22 avril 2019

Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ?

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Harold, qui a donné son rein, avec Gennet, qui l'a reçu (crédit @ Huffington Post).

Quel livre fascinant que Altruistes et psychopathes : leur cerveau est-il différent du nôtre ? de la neuroscientifique Abigail Marsh ! Quand j’ai fait des recherches pour Plaidoyer pour l’altruisme, j’ai lu plus d’une centaine de livres et un millier d’articles scientifiques. J’aurais aimé que ce livre soit paru à l’époque, car si certaines pièces du puzzle étaient déjà connues, un tableau plus clair s’est maintenant remarquablement mis en place.

Qu’est-ce qui nous inspire à des actes extraordinairement altruistes ou, à l’opposé, à nous comporter de la manière la plus égoïste et impitoyable qui puisse être ?

Considérez un instant à ce qui suit : les psychopathes, ces champions toutes catégories de l’égoïsme sans merci, s’avèrent quasiment insensibles à la peur. Même s’ils arrivent parfaitement à reconnaître les expressions des autres émotions majeures, comme la colère, la joie, le mépris, le dégoût et même la douleur sur le visage des autres, ils se trouvent complètement désarmés quand on leur demande de décrire la peur, sont incapables de la représenter s’ils sont bon dessinateurs et ont beaucoup de mal à l’identifier chez les autres. Poussé dans ses retranchements, un psychopathe a finalement dit : "Je ne sais pas comment s’appelle cette expression. Mais je sais que c’est celle que je vois sur le visage des gens juste avant que je les poignarde". Questionnée sur la peur, une fille de treize ans à tendance psychopathique a répondu à Abigail Marsh : "Rien ne m’effraye ! RIEN."

Comment expliquer cette étrange particularité ? Les travaux d’Abigail Marsh et d’autres neuroscientifiques a révélé que le cerveau des psychopathes se caractérise par une défaillance d’une structure appelée amygdale qui est essentielle dans le fonctionnement social et le traitement des émotions en général et de la peur tout particulièrement. Chez les psychopathes, non seulement l’amygdale répond peu aux images de personnes ayant peur, mais elle est jusqu’à 20 pour cent plus petite que la moyenne.

Abigail Marsh s’est alors demandée ce qu’il en était des personnes situées à l’autre bout du spectre : les altruistes extrêmes, des gens pleins de compassion qui se portent par exemple volontaires pour donner un de leurs reins à une personne inconnue. Ce qu’elle a trouvé est remarquable: les altruistes extrêmes surpassent tout le monde dans la détection de l’expression de la peur chez les autres. Et dans le même temps, ils font des choses que tout le monde considère comme très courageuses. Depuis cette découverte, plusieurs études ont confirmé que la capacité à reconnaître la peur chez les autres prédisait mieux les attitudes et comportements altruistes que le genre, l’humeur ou le degré de compassion déclaré par les gens. Mieux encore, Abigail Marsh a montré que l’amygdale droite des altruistes extrêmes était plus grosse que la normale, d’environ huit pour cent. Et cela est resté vrai même avoir tenu compte d’un autre facteur assez inattendu, à savoir que le cerveau des altruistes est plus gros que la moyenne !

Alors, pourquoi la peur ? La réponse normale de l’amygdale aux expressions de peur ne semble pas être une réponse à une menace ou à un danger, mais plutôt une forme atavique, profondément ancrée, d’empathie. C’est là où un autre lien remarquable établi par Abigail Marsh permet de mieux comprendre ce qui se passe. Quand une personne, notamment une mère, voit le visage d’un bébé (ou a un contact physique avec quelqu’un d’aimé), cela déclenche la libération dans le cerveau d’un neuropeptide appelé ocytocine qui suscite l’attention pour les autres et plus particulièrement pour ses proches. L’ocytocine est présente dans l’amygdale et pourrait servir à transformer la tendance instinctive à fuir lorsqu’on détecte la peur ou la détresse sur le visage des autres en désir de s’occuper d’eux.

Alors quel rapport entre le visage des bébés et la peur ? Parmi toutes les expressions que peut prendre le visage d’un être humain, celle qui ressemble le plus à celui d’un bébé est précisément la peur. Des yeux effrayés sont grand ouverts, comme ceux du bébé. La peur se marque aussi par des sourcils relevés et qui s’abaissent sur les côtés, une bouche arrondie et abaissée, une mâchoire inférieure rétrécie et fuyante. Il semble donc que lorsqu’ils voient quelqu’un d’effrayé les altruistes réagissent de la même manière que nous à la vue d’un bébé en détresse et qu’il nous prend alors l’envie de le protéger et d’en prendre soin.

La libération d’ocytocine semble en effet un déclencheur de la montée de l’empathie et du soin. Même si aucune technique ne permet encore de la mesurer directement dans le cerveau humain, les recherches ont déjà montré que le fait de vaporiser de l’ocytocine dans le nez (laquelle se propage rapidement au cerveau) provoquait non seulement une augmentation du soin et de la confiance à l’égard des autres, mais aussi une meilleure reconnaissance de la peur. Abigail Marsh a donc fait l’hypothèse fascinante que les altruistes ont non seulement une capacité accrue à reconnaître la peur, mais aussi que leur système de libération d’ocytocine dans le cerveau est très sensible et déclenche l’envie de venir en aide aux gens qui ont peur.

Abigail Marsh a confirmé que les altruistes extrêmes sont des gens qui élargissent considérablement le cercle des personnes qu’ils prennent en considération. Beaucoup de gens seraient prêts à donner un rein pour sauver leur mère ou un proche parent. Quand on leur pose la question de savoir pourquoi ils le feraient, leur réponse est en général : "Parce que c’est ma mère". L’un des donneurs de rein pousse plus loin la question: "Bon, vous le feriez pour votre mère. Et qu’en est-il pour votre sœur ou votre frère ?". Puis il élargit encore le cercle en nous demandant: "Et si quelqu’un va mourir dans une semaine et que vous êtes la seule personne qui peut le sauver ?". Pour cet altruiste, le fait que "quelqu’un va mourir" suffit à expliquer le fait de donner son rein à une personne, comme "parce que c’est ma mère" est ce qui le justifie pour le reste de la population.

Un autre point réconfortant qu’Abigail Marsh a décelé chez les altruistes est une constante humilité qui se manifeste par une ferme résistance à toute tentative de les distinguer par des louanges ou en les qualifiant de "héros". Une semblable humilité a été retrouvée par Samuel et Pearl Oliner ainsi que Kristen Monroe lorsqu’ils ont interrogé des personnes qui avaient risqué leur vie pour sauver des Juifs de la déportation par les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Le désir pressant de sauver les autres était comme "une seconde nature" et n’avait pas de rapport avec un esprit de sacrifice, ils étaient simplement en parfaite conformité avec eux-mêmes.

Allons un peu plus loin : nous savons grâce aux travaux sur la neuroplasticité que toute forme d’entraînement conduit à reconfigurer fonctionnellement et structurellement le cerveau. Au cours de ces vingt dernières années, des chercheurs comme Richard Davidson et ses collègues de l’université de Madison dans le Wisconsin ont montré que l’on pouvait entraîner son esprit par diverses techniques de méditation à augmenter sa capacité d’altruisme et de compassion. La recherche d’Abigail Marsh suggère donc l’on pourrait augmenter la propension au comportement altruiste en entraînant spécifiquement la reconnaissance de la peur et de la souffrance chez les autres.

L’un des principaux défis de notre époque est d’arriver à réconcilier les exigences de l’économie, la quête du bonheur et le respect de l’environnement. Ces impératifs correspondent à trois échelles de temps — le court, le moyen et le long terme. Avoir plus de considération pour les autres est le seul concept, le fil d’Ariane, qui nous permet de trouver notre voie dans ce dédale de préoccupations complexes et de travailler ensemble à construire un monde meilleur. L’altruisme ne devrait donc pas être relégué au rayon des nobles pensées utopiques. Nous devons être assez perspicaces pour le reconnaître et oser dire que l’altruisme n’est pas un luxe, mais une nécessité.

Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ? se lit comme un thriller : captivant et facile à lire, il éclaire au fil des pages deux des trait les plus fondamentaux de l’être humain : son égoïsme et son altruisme dans leurs formes les plus extrêmes.

Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ? - Matthieu Ricard

Altruistes et psychopathes, leur cerveau est-il différent du nôtre ? se lit comme un thriller : captivant et facile à lire, il éclaire au fil des pages deux des trait les plus fondamentaux de l'être humain : son égoïsme et son altruisme dans leurs formes les plus extrêmes.

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Ces gens nous font du bien : Matthieu Ricard, le contemplatif engagé

Le Parisien Week-end. Installé au Népal, ce moine bouddhiste de 73 ans nous invite, à travers ses livres et ses prises de parole, à pratiquer quotidiennement la méditation. Cette routine qui nous aide à trouver la paix intérieure fait de plus en plus d’adeptes.

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Cela fait près de cinquante ans qu’il vit dans le monastère de Shechen, au Népal, avec 50 euros par mois. Fustigeant les réseaux sociaux qui renforcent, selon lui, notre narcissisme, Matthieu Ricard n’a jamais consulté les comptes Facebook et Instagram créés à son nom – et administrés par son équipe –, mais ne dédaigne pas les plateaux télé.

Il ne possède que deux robes, tenue traditionnelle rouge et or des moines bouddhistes, et une paire de chaussures, mais côtoie les grands de ce monde au Forum économique mondial de Davos, en Suisse, où il se rend chaque année pour partager les idées qui lui sont chères et collecter des fonds pour son association.

Homme de contrastes, Matthieu Ricard est aussi, à 73 ans, un conférencier aguerri (il a participé à 154 événements ces cinq dernières années) et un auteur prolifique. Son dernier livre, intitulé « A nous la liberté ! » (L’Iconoclaste/Allary Editions) et coécrit avec le psychiatre Christophe André et le philosophe Alexandre Jollien, s’est déjà écoulé, depuis sa sortie, fin janvier, à plus de 140 000 exemplaires.

Transformer le monde de l’intérieur en aidant les hommes à se détacher de leur ego, grâce à la méditation, pour désirer le bien d’autrui : tel est le mot d’ordre de ce bonze médiatique qui milite infatigablement en faveur de l’altruisme, de la liberté intérieure, de la protection de l’environnement ou des animaux. 

Matthieu Ricard a rencontré la célébrité sur le tard, à 51 ans, lorsqu’il publie « Le Moine et le Philosophe », un essai sous forme de dialogue avec son père, disparu en 2006, l’intellectuel Jean-François Revel, traduit depuis en 23 langues. Le grand public commence alors à s’intéresser à cet homme jovial au destin peu commun, qui a grandi dans un milieu d’intellectuels et d’artistes, parmi lesquels le peintre Pierre Soulages, l’écrivain André Breton, le compositeur Igor Stravinsky… Mais sa vocation était ailleurs.

Etudiant promis à une grande carrière scientifique, c’est lors de vacances en Inde, dans une petite cabane de Darjeeling, qu’il rencontre, à 21 ans, celui qui va changer sa vie : Kangyour Rinpoché. Ce dernier l’initie au bouddhisme tibétain et devient son premier maître spirituel. Pour Matthieu Ricard, c’est une « seconde naissance ».

Après sa thèse en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur, il change radicalement le cours de sa vie et s’installe dans l’Himalaya, où il médite et étudie les textes sacrés.

Moine depuis 1979, interprète en Europe du dalaï-lama depuis 1989, il a également fondé, en 2000, l’organisation humanitaire Karuna-Shechen, qui vient en aide à 300 000 personnes chaque année en Inde, au Népal et au Tibet, grâce à la construction de cliniques, d’écoles, de centres pour personnes âgées… « Sans cette association, j’aurais arrêté tout ce cirque médiatique il y a longtemps ! » confie-t-il souvent aux journalistes.

Egalement photographe reconnu, il a publié dix albums et exposé dans le monde entier des clichés qui célèbrent la beauté du monde himalayen, et reverse tous ses droits d’auteur à son organisation. 

« Ce n’est pas un Bisounours »

Ce contemplatif hyperactif n’a pas pour autant oublié ses premières amours. Membre du Mind & Life Institute, fondé par le neurobiologiste Francisco Varela pour construire des ponts entre la science et le boud­dhisme, il cherche à donner une validité scientifique à la méditation telle que pratiquée dans la tradition tibétaine.

Il a ainsi participé récemment à une étude pilote financée par la Commission européenne, aux conclusions étonnantes. Les cerveaux des méditants expérimentés (ayant dépassé 20 000, voire 30 000 heures de pratique) seraient ainsi de dix à quinze fois plus « jeunes » que ceux de personnes du même âge n’ayant jamais médité. « La grande découverte des neurosciences contemporaines, c’est la neuroplasticité », assure le moine bouddhiste, convaincu qu’on peut entraîner son cerveau à la bienveillance grâce à des exercices réguliers.

« Matthieu, c’est à la fois un contemplatif et un homme d’action. S’il est reconnu aujourd’hui, c’est parce qu’il incarne son message, il ne se contente pas d’évoquer des grands principes », analyse Sébastien Henry, conférencier et spécialiste de la méditation en entreprise, qui vient de publier « Se reconnecter à soi, agir pour les autres » (J’ai lu), préfacé par Matthieu Ricard, son ami. « Attention, ce n’est pas un bisounours non plus, précise-t-il. Il ne se laisse pas marcher sur les pieds, mais sa force n’est pas écrasante : au contraire, elle fait grandir les autres. »  

SOURCE : Le Parisien

Accueil - Matthieu Ricard

La Hune, librairie-galerie et véritable symbole culturel du quartier parisien de Saint-Germain-des-Prés depuis 1949, a ouvert ses portes le 27 février dernier pour le vernissage de l'exposition dédiée à l'œuvre photographique de Matthieu Ricard : "Un demi-siècle dans l'Himalaya".

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15 avril 2019

Pensée de la semaine.

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Vue aérienne des Andes, dans la région entre Santiago du Chili et Mendoza en Argentine, Avril 2014.

Photo Matthieu RICARD

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La compassion et la générosité doivent s'accompagner de détachement. Attendre de ces deux attitudes quelque chose en retour s'apparente à du commerce. Si le propriétaire d'un restaurant est tout sourire avec ses clients, ce n'est pas parce qu'il les aime véritablement mais parce qu'il veut augmenter son chiffre d'affaires. On ne doit pas non plus aimer les êtres et les aider parce que l'on trouve tel ou tel d'entre eux sympathique, mais parce qu'on voit que tous les êtres, peu importe que nous les considérions comme amis ou ennemis, désirent le bonheur et ont le droit de le trouver. 

FOURTEENTH DALAI LAMA, TENZIN GYATSO (B. 1936) 
Enseignements oraux donnés à Schvenedingen en Allemagne, 1998.

Accueil - Matthieu Ricard

Le programme de nutrition de Karuna-Shechen vise à prévenir la malnutrition en augmentant la sensibilisation, l'information et la formation dans les communautés que nous aidons. Karuna-Shechen forme des villageois afin qu'ils puissent porter assistance à leurs voisins et ainsi sauver des vies, les communautés sont ainsi pleinement autonomes pour dispenser des soins de base et contribuer à l'amélioration des conditions de santé et de sécurité.

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20 décembre 2018

Pensée de la semaine

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Paysage autour de la montagne sacrée de l’Amnyé Machen, Tibet oriental. Malgré que nous soyons au mois d’août, il neige. 

 

Une pincée de sel suffit à imprégner de son goût un verre d'eau, mais ne saurait changer le goût d'un grand fleuve comme le Gange. De même, une action négative, même infime, affectera celui dont les mérites sont faibles mais aura peu d'effet sur celui qui fait souvent le bien. Efforce-toi donc de faire beaucoup de bien.

 

Commentaire du verset 44 de la Lettre à un ami de Nagarjuna, par Kangyour Rinpoché. Pour une version complète de ce texte et du commentaire, voir Editions Padmakara, 2007.

 

KANGYUR RINPOCHE (1897-1975)

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Le lieu de naissance de Patrul Rinpoché, au Tibet oriental. Photographie de Matthieu Ricard. Une biographie du fameux ermite et maître spirituel tibétain du 19e siècle, Patrul Rinpoché, vient d'être traduit du tibétain en français et en anglais. Deux courtes biographies écrites par des disciples de ce maître et plus d'une centaines d'ane...

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05 novembre 2018

Monastère de Thrangu Rinpotché, au sommet de la colline de Namo Buddha, Népal, Janvier 2009.

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‟ La vie des êtres s'écoule comme une cascade de montagne ! ” […] ‟ Ne gâche pas ces conditions favorables ni ces libertés qui te sont accordées ; Ne laisse pas ta vie se dépenser en vain ! ”


PATRUL RINPOCHE
Extraits de Accords sur l'absence de complications, dans ‟ Chants de la vision pure, une anthologie de la poésie mystique tibétaine ”, choix et traduction de Thubtèn Jinpa, traduit en français par Catherine Saint-Guily, éditions Kunchap, 2004, p. 47.

 

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Historiquement associée à la domination, l'instrumentalisation ou la souveraineté, la notion de pouvoir n'est pas neutre en Occident. Comme en témoignent les inégalités entre les peuples, entre les hommes et les femmes ou les écarts de richesses, le pouvoir dans les sphères politiques, sociales et interpersonnelles est trop souvent un pouvoir exercé sur autrui.

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13 août 2018

Arles : un temple de bambou pour les photos du moine bouddhiste Matthieu Ricard.

Du 2 juillet au 23 Septembre 2018

( Il est toujours temps et c'est magnifique )

Aux Rencontres d’Arles, cet été, le public ira voir “Contemplation”, l’exposition de quarante photos de Matthieu Ricard. Il repartira avec, en tête, l’écrin qui les abrite : l’émouvante halle de bambou de l’architecte colombien Simon Velez.

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Le noir et blanc de Matthieu Ricard dans le clair obscur de Simon Velez. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Sous la pénombre de la vaste halle de bambou et de roseau de l’architecte colombien construite exprès pour les recevoir à l’occasion des Rencontres d’Arles, les grands tirages (2 m x 1,5 m) sur papier japonais du moine bouddhiste tibétain trouvent leur juste place. Sur le brun-doré naturel des cimaises, des montagnes se perdent dans la brume, des cavaliers soulèvent la poussière, les méandres d’un fleuve sinuent dans la plaine… A chaque image, sa maxime, écrite de la main même de l’artiste es-méditation : « Même si ma vue est plus élevée que le ciel, l’attention que je porte à mes actes est plus fine que la farine. » On recule d’un pas pour y penser, et l’évidence se fait. Ce bâtiment est une merveille !

Inspiré de l’habitat traditionnel

Posé sur la rive droite du Rhône, de l’autre côté du pont de Trinquetaille, sur une ancienne friche ferroviaire nue comme la main, l’objet, 80 mètres de long sur 15 de large, léger, serein, rassurant, tient à la fois de la halle de marché et de l’espace rituel. Inspiré de la maloca, cet habitat traditionnel du bassin de l’Orénoque, au nord de l’Amazone, où les communautés villageoises vivent sous le même toit, il entretient, malgré les 35 degrés à l’ombre, une atmosphère agréablement ventilée. Voilà qui tient à sa structure ajourée, mais aussi beaucoup à ses matériaux naturels, comme l’explique son architecte, Simon Velez, 69 ans.

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Il est là, mal rasé, rieur et chapeau de paille cabossé, les yeux éperdus d’amour pour sa jeune femme et associée, Stefana Simic, architecte elle-aussi. Elle raconte : « A l’agence où on est que tous les deux, lui tient le crayon, moi, l’ordinateur » Pour mieux défendre son truc de toujours, leur truc à eux deux désormais : le bambou. Plus exactement : Guadua angustifolia Kunth, une espèce endémique en Colombie qui, à entendre el maestro, aurait toutes les qualités : « Il pousse tout seul comme de la mauvaise herbe, et grandit de douze centimètres par jour. En un an, il a atteint les 25 à 30 mètres de haut pour un diamètre à peu près constant de 12 à 14 centimètres. Il faut alors attendre encore trois ans qu’il durcisse bien, et l’on obtient un matériau plus résistant que l’acier ! » Il insiste. « Ce n’est pas moi qui le dit, mais des chercheurs d’une université américaine. »

Résistance à toute épreuve

Voilà plus de trente ans que Simon Velez travaille le guadua. On peut voir sur son site les beautés structurelles qu’il en tire, grâce à une invention qui lui a permis de régler la question de l’assemblage à laquelle se heurtaient ses prédécesseurs, souvent paysans : quand le vent souffle, les cordes cisaillent les tiges et les boulons les font éclater. « J’ai eu l’idée de couler du mortier de ciment dans les entre-nœuds des extrémités des bambous, pour y sceller des tiges filetées qui peuvent se boulonner les unes aux autres. La résistance est alors à toute épreuve ! »

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Mais, pas plus en Colombie qu’en France, le bambou n’a bonne réputation. Là-bas, c’est un matériau méprisé car quasi gratuit, et donc pour les pauvres. Ici, il n’existe même pas dans la nomenclature du CSTB, le centre scientifique des techniques du bâtiment : le permis de construire de la halle n’a été obtenu qu’à titre dérogatoire parce qu’il s’agit d’un bâtiment temporaire qui sera démonté à la fin des Rencontres, le 23 septembre prochain.

Mécénat de Vinci

En effet, Thomas Sorrentino, le promoteur de Contemplation, prévoit d’emmener ensuite les photos de Ricard et leur écrin signé Velez aux quatre coins du monde. Pour permettre ce démontage-remontage indispensable à ces projets d’itinérance, il a bénéficié d’un mécénat de compétence du géant du BTP Vinci. L’entreprise a dépêché en Colombie l’une de ses ingénieure, Anne Visier, manifestement ravie de sortir un temps du béton. « On a commencé par construire un prototype dans leur jardin à Bogota, afin que je puisse « normer » les intentions des architectes, et faire en sorte que les 15 000 éléments que comporte cette construction entrent dans cinq conteneurs et soient autant que possible standardisés et maniables. »

De retour en France, il lui a fallu aussi calculer les risques : le Mistral (en toutes circonstances) et le feu (le temps d’évacuer). Pour couvrir l’édifice, elle a enfin proposé, plutôt que d’importer du chaume d’Amérique latine, d’utiliser de la sagne, le roseau de Camargue utilisé ici depuis des siècles. Au sol, sous les photos, des galets de la Crau, et pour déambuler, un plancher de bambou aggloméré. « Un matériau d’avenir ! » soutient la nouvelle convaincue.

Et Matthieu Ricard, il en pense quoi ? « Aucune idée, je ne l’ai jamais vu, s’esclaffe Simon Velez. Lui vit dans le ciel, et nous, sur la terre. » La rencontre est prévue les 28 et 29 juillet prochain pour un concert-méditation au théâtre antique. !

 

Arles : un temple de bambou pour les photos du moine bouddhiste Matthieu Ricard

Aux Rencontres d'Arles, cet été, le public ira voir "Contemplation", l'exposition de quarante photos de Matthieu Ricard. Il repartira avec, en tête, l'écrin qui les abrite : l'émouvante halle de bambou de l'architecte colombien Simon Velez. Le noir et blanc de Matthieu Ricard dans le clair obscur de Simon Velez.

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Arles : un temple de bambou pour les photos du moine bouddhiste Matthieu Ricard - Matthieu Ricard

Aux Rencontres d'Arles, cet été, le public ira voir "Contemplation", l'exposition de quarante photos de Matthieu Ricard. Il repartira avec, en tête, l'écrin qui les abrite : l'émouvante halle de bambou de l'architecte colombien Simon Velez.

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Trois amis en quête de Sagesse ...

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"Ce livre est né de notre amitié. Nous avions le profond désir d’une conversation intime sur les sujets qui nous tiennent à cœur", raconte Matthieu Ricard.

Un moine, un philosophe, un psychiatre. Depuis longtemps, ils rêvaient d’écrire un livre ensemble, pour être utiles, pour apporter des réponses aux questions que tout être humain se pose sur la conduite de son existence.

Quelles sont nos aspirations les plus profondes ? Comment diminuer le mal-être ? Comment vivre avec les autres ? Comment développer notre capacité au bonheur et à l’altruisme ? Comment devenir plus libre ?

Sur chaque thème, ils racontent leur expérience, leurs efforts et les leçons apprises en chemin. Chaque fois, ils nous proposent des conseils. Leurs points de vue sont différents, mais ils se retrouvent toujours sur l’essentiel.

Un livre limpide et lumineux pour apprendre le métier de vivre.

Accueil - Matthieu Ricard

Kangyur Rinpoche. Photo de Matthieu Ricard Si le plaisir correspond à l'hédonisme, le bonheur correspond à l'eudémonisme. En Grec ancien, eudaimonia évoque la notion d'accomplissement, de plénitude, d'épanouissement dans la durée. Dans le bouddhisme, soukha, correspond à une manière d'être particulièrement accomplie, ancrée dans la sagess...

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24 mars 2018

Bouddhisme et individualisme.

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On a parfois taxé le bouddhisme d’individualisme et d’indifférence à l’égard du monde et des autres. C’est un reproche pour le moins paradoxal à l’égard d’une démarche dont l’un des fondements est la déconstruction de l’ego et dont l’un des principaux buts est d’engendrer une compassion inconditionnelle à l’égard de tous les êtres.

De tels préjugés procèdent d’un examen superficiel des notions de "renoncement" et de "non-attachement". En effet, il ne s’agit nullement de renoncer à ce qui est véritablement bon dans l’existence — ce qui serait absurde —, mais de se défaire de l’addiction que nous entretenons à l’égard des causes de la souffrance, parmi lesquelles figurent la malveillance, l’arrogance, la convoitise, la jalousie et autres états mentaux qui nuisent à autrui et à soi-même.

Quant au non-attachement, il n’a rien à voir avec l’indifférence. Il vise à se libérer des pulsions, fondées sur le sentiment exacerbé de l’importance de soi, qui nous poussent à instrumentaliser le monde et les autres, au travers d’une dynamique d’attraction et de répulsion.

Si l’on songe que le vœu du bodhisattva est d’atteindre l’Éveil afin d’acquérir la capacité de libérer tous les êtres de la souffrance, et si l’on prend connaissance des textes qui présentent l’amour altruiste et la compassion comme les principales sources de progrès vers cet Éveil, on voit mal d’où viendrait l’idée d’un enfermement narcissique sur soi-même. "Dans la bulle de l’ego, ça sent le renfermé," aime à dire mon ami le philosophe Alexandre Jollien. L’égoïsme est une voie sans issue pour celui qui aspire à devenir un meilleur être humain. Un texte bouddhiste dit aussi : "Ce qui n’est pas entrepris pour le bien d’autrui, ne mérite pas d’être accompli."

Le Dalaï-lama, en particulier, ne cesse de mettre l’accent sur l’importance vitale de l’altruisme et de la compassion, pour notre vie personnelle comme pour le bien de la société. Il y a quelques années, alors que je lui demandais conseil à la veille d’une retraite contemplative, il me dit : "Au début médite sur la compassion, au milieu médite sur la compassion, à la fin médite sur la compassion."

Ce sont de tels enseignements et le fait d’avoir eu la précieuse opportunité de les mettre en pratique, selon mes très modestes capacités, qui m’ont inspiré à cofonder avec Rabjam Rinpotché, l’abbé du monastère de Shéchèn au Népal, l’organisation humanitaire Karuna-Shechen qui bénéficie aujourd’hui plus de 300 000 personnes chaque année dans les domaines de la santé, de l’éducation et des services sociaux en l’Inde, au Népal et au Tibet.

Bouddhisme et individualisme - Matthieu Ricard

On a parfois taxé le bouddhisme d'individualisme et d'indifférence à l'égard du monde et des autres. C'est un reproche pour le moins paradoxal à l'égard d'une démarche dont l'un des fondements est la déconstruction de l'ego et dont l'un des principaux buts est d'engendrer une compassion inconditionnelle à l'égard de tous les êtres.

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8 Mars 2018 : Journée internationale des droits des femmes.

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Ancrée dans l’idéal de l’altruisme, Karuna-Shechen est une association humanitaire que j'ai cofondée en 2000 et qui agit en Inde, au Népal et au Tibet. Elle fournit aux communautés des services de santé, d’éducation ainsi qu’un accès à l’eau, l’électricité solaire et autres solutions durables visant à améliorer leurs moyens de subsistance.

Il se trouve que pour bâtir un monde plus juste et altruiste, nous devons permettre à toutes les femmes d’actualiser pleinement leur potentiel et leurs capacités. Fournir aux villageoises un accès à l’éducation, la formation et à des opportunités économiques est au cœur de notre approche de la lutte contre la pauvreté.

Karuna-Shechen brise les tabous sur ce que les femmes rurales peuvent ou ne peuvent pas accomplir et fait ainsi évoluer les mentalités. Comme le souligne souvent le Dalaï Lama, nous avons plus que jamais besoin d’empathie, d’altruisme et de compassion : il est donc temps d’entrer dans « l’âge de la femme ».

Les femmes en effet jouent un rôle de premier plan dans la réduction de la pauvreté et des inégalités, mais aussi la création d’un monde plus juste et altruiste. Nos projets répondent aux besoins spécifiques des villageoises. Nous leur donnons les moyens d’atteindre leur plein potentiel et de devenir vecteur de changement au sein de leur communauté.

Nous améliorons les moyens de subsistance des villageoises en leur fournissant un accès à l’éducation, à la formation et à des opportunités professionnelles et entrepreneuriales.

En leur permettant de travailler dans des secteurs traditionnellement réservés aux hommes, beaucoup de nos stagiaires contribuent à dépasser les tabous. Elles s’élèvent ainsi au rang de membres à part entière de leur communauté et agissent comme modèles pour les jeunes filles de leur village.

Vous pouvez découvrir les actions de Karuna-Shechen en faveur des femmes  et nous soutenir.

8 Mars 2018 : Journée internationale des droits des femmes - Matthieu Ricard

Les femmes en effet jouent un rôle de premier plan dans la réduction de la pauvreté et des inégalités, mais aussi la création d'un monde plus juste et altruiste. Nos projets répondent aux besoins spécifiques des villageoises. Nous leur donnons les moyens d'atteindre leur plein potentiel et de devenir vecteur de changement au sein de leur communauté.

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Ce qu'est vraiment le bouddhisme

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Le bouddhisme est souvent servi à toutes les sauces — philosophie, religion, art de vivre, etc., d’une façon qui relève souvent de la caricature. On peut alors se demander quels sont les points essentiels qui définissent le bouddhisme selon le Bouddha lui-même et selon les maîtres qualifiés à qui l’on doit les commentaires qui font autorité sur le sens de ses enseignements.

1) Le bouddhisme a pour but principal de remédier à la souffrance sous toutes ses formes.


2) Pour cela, il est nécessaire d’identifier les causes de la souffrance à différents niveaux. Ces causes sont en premier lieu l’ignorance et les états mentaux afflictifs qui en découlent et conditionnent aussi bien les paroles que les actes.


3) On peut apaiser certains états mentaux afflictifs comme la haine, le désir, le manque de discernement, l’orgueil, la jalousie et bien d’autres encore en recourant à des antidotes : la bienveillance pour contrecarrer la haine, le non-attachement pour neutraliser le désir, la compréhension des lois de cause à effet pour remédier au manque de discernement, etc. Toutefois, ces antidotes sont impuissants à éradiquer la cause première de la souffrance : l’ignorance définie comme le fait de ne pas reconnaître la véritable nature ultime des phénomènes.


4) Le seul et unique remède à cette ignorance fondamentale est la compréhension de la « vérité absolue » ou « ultime » qui désigne le fait que les phénomènes apparaissent tout en étant vides d’existence propre. Ce faisant, le bouddhisme évite les deux extrêmes erronés du nihilisme et du matérialisme (ou réalisme naïf).


5) Tous les autres enseignements du Bouddha appartiennent à la vérité conventionnelle et visent à amener graduellement les êtres à l’expérience directe de la vérité ultime, laquelle dépasse les concepts et les mots, et constitue le seul et unique moyen à même d’éradiquer une fois pour toutes l’ignorance et la souffrance.


Ce dernier point a été explicité à l’occasion d’un cycle d’enseignements donnés en avril 2017 au Népal sur le Soutra du Cœur, ou L’Essence de la Connaissance transcendante par Dzongsar Khyentsé Rinpoché. Ce dernier rappela la distinction fondamentale entre les enseignements appartenant à la vérité conventionnelle, ou « expédiente » (saṃvṛti-satya) et les enseignements appartenant à la vérité ultime (paramārtha-satya). Il insista sur le fait que la vérité ultime était la seule qui exprimait véritablement la pensée du Bouddha et que tous les autres aspects de son enseignement n’étaient que des moyens habiles permettant d’amener le disciple à la compréhension de la vérité ultime, de même que l’on donne d’abord de la nourriture liquide à un nourrisson avant de l’alimenter avec de la nourriture solide.

C’est pourquoi, expliquait Dzongsar Khyentsé Rinpoché, lorsque le Bouddha enseignait la générosité, la discipline, la patience, la diligence, la méditation analytique, etc., ce n’était pas vraiment ce qu’il pensait ou ce qu’il voulait dire. Il est donc inutile de préciser que tous les aspects culturels et religieux du bouddhisme – rituels, prières, croyances, cérémonies, musiques et danses sacrées, monastères, etc. – relèvent de la vérité conventionnelle. C’est d’ailleurs pourquoi le XIVe Dalaï-Lama ne cesse d’encourager ceux qui viennent l’écouter à étudier les textes fondamentaux au lieu de s’attacher à de simples aspects culturels du bouddhisme. L’étude de ces textes, pour ceux qui prennent la peine de s’y livrer, permet aisément de dissiper les clichés qui courent encore sur le bouddhisme — nihilisme, individualisme, désintérêt des êtres, etc.

Sur un plan pratique, pour l’individu qui emprunte le chemin de l’Éveil, toutes les activités vertueuses accomplies avec le corps et la parole sont indispensables, mais elles n’ont d’autre but que faire passer l’esprit de l’égarement à la connaissance. Appréhendant la nature ultime de toute chose, cette connaissance libère des causes de la souffrance. Le bouddhisme offre donc un chemin vers l’Éveil, accompagné du désir de libérer tous les êtres de la souffrance, qui mène à la connaissance transcendante, exprimée ainsi par le Bouddha lorsqu’il atteint l’Éveil : « J’ai trouvé un dharma pareil à l’ambroisie, paisible, profond, lumineux, libre de concepts et incomposé. » De ce point de vue, le bouddhisme ne répond guère aux critères habituels qui définissent une religion.

Il y a d’innombrables textes et traités philosophiques qui expliquent en détail les quelques points mentionnés ci-dessus. En français, on pourra par exemple consulter Comprendre la vacuité*, qui présente deux commentaires du 9e chapitre de la Marche vers l’Éveil de Shantideva, entièrement consacré à la connaissance transcendante.

 

Ce qu'est vraiment le bouddhisme - Matthieu Ricard

4) Le seul et unique remède à cette ignorance fondamentale est la compréhension de la " vérité absolue " ou " ultime " qui désigne le fait que les phénomènes apparaissent tout en étant vides d'existence propre. Ce faisant, le bouddhisme évite les deux extrêmes erronés du nihilisme et du matérialisme (ou réalisme naïf).

http://www.matthieuricard.org

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